En trente ans, l’Europe a perdu 80 % de ses insectes pollinisateurs. Pourtant, ils sont vitaux pour la survie de l’être humain. Sans les abeilles, pratiquement tous les fruits et légumes disparaîtraient de notre alimentation.
«Le seuil d’alerte maximale pour conserver la faune pollinisatrice minimale a été atteint.» Frank Aletru, président du SNA (Syndicat national de l’apiculture), la plus ancienne organisation du secteur apicole français, fait un constat amer: «En trente ans, l’Europe a perdu 80 % des insectes pollinisateurs. Si nous ne faisons rien, nous allons tout droit vers une catastrophe écologique et sanitaire.» Ces chiffres ont été partagés lors du symposium organisé à l’Assemblée nationale le 20 septembre dernier, notamment sur le rôle des abeilles dans la biodiversité. Participaient à ce colloque trente-deux chercheurs internationaux indépendants, sous l’égide de Jean-Marc Bonmatin, biochimiste au CNRS (Centre national de la recherche scientifique).
L’Europe est en effet sur une pente très dangereuse. Selon une étude approfondie de l’université de Reading, au Royaume-Uni, à laquelle a notamment participé l’Inra (Institut national de la recherche en agronomie), il manquerait l’équivalent de 13 millions de colonies d’abeilles sur le Vieux Continent, en raison de la poussée de leur mortalité. «Cette érosion des abeilles peut s’appliquer à l’échelle mondiale, dans tous les pays qui ont une agriculture intensive et où l’on peut s’attendre à des pertes très proches de celles subies en Europe», poursuit Frank Aletru.
» LIRE AUSSI – L’extinction des abeilles coûterait 2,9 milliards d’euros à la France
«Depuis les années 1980, la mortalité des abeilles a doublé. Le nombre de ruches est passé de 2 à 1 million en une génération. »
En France, le taux de mortalité de ce pollinisateur atteint les 30 % par an. Une reine ne vit plus que deux ans, contre quatre à cinq ans auparavant. Les mâles rencontrent des problèmes de fécondation. «Depuis les années 1980, la mortalité des abeilles a doublé, constate Yves Le Conte, directeur de l’unité mixte de recherche Abeilles et environnement, à l’Inra. Le nombre de ruches est passé de 2 à 1 million en une génération.»
Et pourtant, ce pollinisateur est vital pour la survie de l’être humain. «Si l’abeille venait à disparaître de la planète, ce serait le début de la fin pour l’humanité, confie Étienne Coffineau, enseignant spécialisé en apidologie au lycée professionnel agricole de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Il est aussi en charge des quatre ruches du ministère de l’Agriculture à Paris. L’homme ne mangerait que du maïs, du riz et du blé, c’est-à-dire des plantes autofécondes qui peuvent se passer de la pollinisation.» Une alimentation peu équilibrée et monotone sur le plan gustatif. Un comble au pays qui a obtenu de l’Unesco que son repas gastronomique soit classé au patrimoine immatériel mondial.
Pollinisation manuelle
Finis kiwis, pommes, cerises, fraises, carottes, avocats mais aussi café, cacao… «Les abeilles peuvent visiter 170.000 types de plantes à fleurs différentes par jour, rappelle Paul Fert, apiculteur formé dans le Béarn et directeur général de l’Ehea (École des hautes études en apiculture) à Dijon. Non seulement elles permettent d’augmenter les rendements mais en plus elles augmentent la qualité gustative des produits et leur régularité, tout en leur assurant une meilleure conservation. Des pommes ou poires sont difformes car elles n’ont pas reçu assez de pollens, par exemple. Sans abeilles, on pourrait en quelque sorte rayer de notre alimentation pratiquement tous les fruits et légumes.»
» LIRE AUSSI – Pour sauver les abeilles, une société propose de parrainer des ruches
«On paye des apiculteurs pour qu’ils amènent les ruches dans nos vergers lors des floraisons, confie François Laffitte, producteur de kiwis dans les Landes et président du Gefel (Association de gouvernance économique des fruits et légumes). Nous mettons six à huit ruches par hectare dans les plantations de pommes, prunes, pêches ou kiwis, suivant un prix compris entre 40 et 80 euros la ruche pour la période d’implantation. Dans les serres de tomates, on implante des ruches de bourdons.» Outre-Atlantique, chaque année, à l’occasion de la floraison des amandiers, 1,6 million de ruches convergent vers la Californie pour participer à la pollinisation de ces fruits qui représentent de l’or pour l’économie de cet État. Il est le premier producteur au monde d’amandes. En Chine, l’homme doit polliniser les cerisiers en fleurs à la main, avec des résultats moins bons que ceux de l’abeille, comme des fruits difformes.
«Sans abeilles, on pourrait en quelque sorte rayer de notre alimentation pratiquement tous les fruits et légumes.»
Mais ce phénomène toucherait aussi la production laitière et de viande. L’alimentation des ovins, bovins et caprins dépend aussi des plantes pollinisées telles les graminées. Une étude publiée par l’ONU en 2016 et sa plateforme intergouvernementale sur la biodiversité (IPBES) montre en effet que 75 % des plantes cultivées sur le globe dépendent de l’action des pollinisateurs, soit 35 % du volume de la production agricole mondiale. Sans oublier les conséquences économiques de la pollinisation, dont le service à la société a été évalué par l’IPBES entre 235 et 577 milliards de dollars (201 et 493 milliards d’euros).
Dans l’Hexagone, la production de miel a été divisée par plus de trois en moins d’un quart de siècle. Avec moins de 10.000 tonnes de miel produites l’an dernier, 2017 a été l’une des pires années de l’histoire du miel en France. Elle atteignait 32.000 tonnes en 1995. Autre chiffre inquiétant: un apiculteur produisait 50 à 60 kilos de miel avec une ruche quand maintenant il en récolte seulement 10 kilos. Conséquence: on manque de miel, qui plus est de qualité. La France ne produit qu’entre le quart et le tiers de sa consommation (plus de 40.000 tonnes par an). Elle est obligée d’importer le reste d’autres pays européens ou même d’Amérique du Sud et de Chine. «Mais le consommateur ne se rend pas toujours compte qu’il achète du sucre et des miels trafiqués. Le miel est le produit agricole le plus contrefait au monde après le vin et l’huile d’olive», constate Vincent Michaud, producteur de miel, leader européen du secteur.
60.000 apiculteurs en France contre 85.000 en 1995
«Faux étiquetage, origine trafiquée ou ajout de sirop de sucre: le marché international du miel est inondé de produits frauduleux», met en avant Norberto Garcia, président de l’Organisation internationale des exportateurs de miels. Avec des produits très bon marché. «Les grandes usines chimiques asiatiques de miel artificiel ont entrepris de mélanger le miel avec l’indétectable sirop de sucre de riz, de maïs ou de betterave, dont le prix est dix fois moins élevé», souligne Arnaud Montebourg, ancien ministre du Redressement productif de François Hollande. Il a fait une croix sur la politique et est passé de la marinière «made in France» au lancement d’une marque de miel baptisée «Bleu, blanc, ruche».«Actuellement, il ne reste plus que 60.000 apiculteurs en France, contre 85.000 en 1995, avec une immense majorité de petits producteurs et seulement 2000 professionnels qui détiennent la moitié du cheptel, dont une soixantaine plus de 1000 ruches, déplore Henri Clément, porte-parole de l’Unaf (Union nationale de l’apiculture française), autre syndicat apicole. Combien en restera-t-il encore dans cinq ans?»
Miels «éthiques»
Pour stopper la disparition des apiculteurs et de leurs abeilles, des sociétés commercialisent des miels «éthiques», comme la Seraf (Société d’élevage et de repeuplement des abeilles de France) d’Arnaud Montebourg. Cette dernière achète à ses producteurs le miel 10 % à 20 % plus cher que les prix du marché pour leur permettre de vivre de leur métier et à condition qu’ils repeuplent leurs élevages.
» LIRE AUSSI – Le miel, ce nouvel or jaune qui attise les trafics en tout genre
Mais il faut aussi s’attaquer aux racines du mal: les pesticides et les prédateurs. On en dénombre deux virulents. Tout d’abord le varroa, un acarien d’origine asiatique, découvert en France en 1982, qui vit sur le dos de l’abeille. Il y a aussi le frelon asiatique, beaucoup plus dangereux pour la survie de l’abeille. Il serait arrivé en Aquitaine dès 2004 dans des conteneurs de poteries fabriquées en Chine à destination de l’horticulture et du jardinage du Lot-et-Garone. Une étude de l’Inra de Bordeaux a montré que 300 frelons inspectaient chaque jour jusqu’à dix ruches, chaque individu prélevant jusqu’à quatre abeilles quotidiennement pour nourrir ses larves. On peut extrapoler à l’échelle du pays les dégâts occasionnés par ce prédateur dans les élevages apicoles.
«Les insecticides sont beaucoup moins précis que ne le disent leurs fabricants. Ils affaiblissent tous les insectes sans distinction.»
«Nous sommes un peu démunis. Il existe des molécules ou des huiles essentielles pour détruire le varroa. En revanche, on ne sait pas encore maîtriser le frelon asiatique», regrette Thierry Dufresne, président fondateur de l’OFA (Observatoire français d’apidologie), situé dans le Var. Éric Darrouzet, enseignant à l’Institut mixte de recherche sur la biologie de l’insecte à l’université de Tours, en partenariat avec le CNRS, va mettre au point un piège sélectif contre le frelon asiatique. Par ailleurs, il dénonce l’effet dévastateur des pesticides. «On a perdu 75 % d’insectes en moins de cinquante ans. Si l’on continue à faire des bêtises environnementales, en utilisant les traitements phytosanitaires à outrance, il y aura des conséquences sur d’autres espèces», prévient-il. «Les insecticides sont beaucoup moins précis que ne le disent leurs fabricants. Ils affaiblissent tous les insectes sans distinction, avertit Frank Aletru. Les perturbateurs endocriniens empêchent, par exemple, le retour des abeilles à la ruche. Les chimistes n’ont pas regardé objectivement le réel impact de ces produits pulvérisés. Pire, on n’arrive pas à les réduire. Leur utilisation a augmenté de 16 % en 2017 par rapport à 2016.»
Le paysan est aussi à l’origine de cette moindre biodiversité. Il y a de moins de moins de haies, compte tenu de la mécanisation de l’agriculture et de l’exigence de rendement. «Il faut replanter des arbres et arbustes destinés à nourrir les abeilles, comme des aubépines, prunelliers, épines noires, ou tous les fruitiers sauvages qui leur assurent ressources en énergie et pollen», précise Éric Darrouzet.
Enfin pour attirer de nouveaux talents d’apiculteurs, des formations spécialisées fleurissent partout en France. Trois nouvelles vont voir le jour en 2019. La première est celle pilotée par Arnaud Montebourg à Dijon avec l’ouverture de l’HEA. Elle ouvrira en janvier prochain. Éric Darrouzet en concocte une, universitaire cette fois, pour la rentrée prochaine à Tours. Enfin toujours pour la même échéance, l’OFA de Thierry Dufresne a un projet à Aubagne, en partenariat avec l’école Bastide, pour former à ce métier. «L’enjeu, ce n’est plus l’époque des rivalités, c’est l’époque de l’union sacrée pour empêcher la mort des abeilles», assure Thierry Dufresne. Du 25 au 28 octobre aura lieu à Rouen le premier Congrès international de l’apiculture et de l’apithérapie, organisé en présence de nombreux scientifiques et professionnels apicoles dont l’OFA.
Source : Et si les abeilles venaient à disparaître de notre planète…

